« Il est normal pour un homme d’avoir des résistances à l’adresse de son anima, car celle-ci représente […] l’inconscient avec toutes les tendances et les contenus qui avaient été jusqu’alors exclus de la vie consciente. Ils ont été exclus pour nombre de raisons, les unes réelles et qui s’imposaient, et les autres qui semblaient le faire. Certains contenus sont réprimés, d’autres refoulés. En règle générale, les tendances qui représentent l’apport des éléments antisociaux dans la structure psychique de l’homme – ce que j’appelle le criminel statistique en chacun – sont réprimées, c’est-à-dire consciemment et délibérément éliminées.

« Ce changement ne saurait commencer ni par de la propagande ou des meetings monstres, ni par la violence. Il commence par un changement dans les individus. Et il se manifestera par la transformation de leurs penchants, de leurs goûts et dégoûts personnels, de leur conception de la vie et de ses valeurs, et seule une accumulation de telles métamorphoses individuelles amènera une solution collective. L’homme cultivé s’efforce de réprimer en lui-même l’homme inférieur, sans réaliser que, ce faisant, il contraint celui-ci à devenir révolutionnaire. »
C. G. Jung, Psychologie et religion, Paris, La Fontaine de Pierre, 2019, chap. 3.

« Il est vrai que l’écrasante majorité des gens cultivés ne possèdent qu’une personnalité fragmentaire et emploient une quantité de succédanés au lieu de biens authentiques. Or, pour cet homme, être ainsi fragmenté signifiait une névrose et signifie la même chose pour un grand nombre d’autres sujets. Ce qu’on nomme couramment et par habitude la religion constitue un succédané à un degré de fréquence si étonnant que je me demande sérieusement si cette sorte de religion – j’aime mieux l’appeler confession – ne remplit pas une fonction importante dans la société humaine. Manifestement, la substitution tend à remplacer l’expérience immédiate par un choix de symboles appropriés, incorporés dans un dogme et un rituel solidement organisés.

« Homo homini lupus », « l’homme est un loup pour l’homme », est un truisme amer, mais éternellement valable. L’homme a effectivement toutes les raisons de redouter ces forces impersonnelles qui siègent dans l’inconscient.

« Le protestant est abandonné à Dieu seul. Il n’y a pour lui ni confession ni absolution, ni possibilité aucune d’un opus divinum, office divin rédempteur. Il doit digérer seul ses péchés, et il n’est pas trop assuré de la grâce divine qui est devenue inaccessible, faute d’un rituel adéquat. C’est grâce à cette insécurité que la conscience protestante est devenue vigilante, mais cette mauvaise conscience a pris la forme désagréable d’une maladie de langueur qui met les gens dans un état de malaise. Par là, le protestant a une chance unique de prendre conscience de l’idée du péché, à un degré difficilement accessible à la mentalité catholique, car la confession et l’absolution sont toujours prêtes à atténuer une trop grande tension. Le protestant, au contraire, est abandonné à sa tension intérieure, qui peut continuer à aiguiser sa conscience.

« Nous ne savons pas si les névroses sont, oui ou non, accompagnées d’un trouble réel des fonctions organiques du cerveau et, si vraiment il s’agit de troubles de nature endocrinienne, il est impossible de dire s’ils ne sont pas davantage des effets que des causes. D’autre part, il est indubitable que les névroses ont des causes psychiques.

« La religion étant l’une des manifestations les plus anciennes et les plus générales de l’âme humaine, il est évident, par conséquent, que toute psychologie préoccupée de la structure psychologique de la personne humaine se devra à tout le moins de reconnaître que la religion n’est pas seulement un phénomène social ou historique, mais qu’elle constitue aussi, pour bien des humains, une importante question personnelle. Encore qu’on m’ait souvent traité de philosophe, je suis un empiriste et, comme tel, je m’en tiens au point de vue phénoménologique. […]

« Le point de vue de la branche de la psychologie que je représente […] est exclusivement phénoménologique, ce qui signifie qu’il s’occupe d’événements qui se sont produits, d’observations, d’expériences, en un mot de données. Sa vérité se situe sur le plan des faits et non du jugement. Etudiant, par exemple, le thème de la naissance virginale, la psychologie se borne à constater qu’une telle idée existe, sans se préoccuper de savoir si cette idée est, en un sens quelconque, vraie ou fausse. Psychologiquement, une telle idée est vraie du moment qu’elle existe. Dire d’une idée qu’elle existe psychologiquement entraîne la constatation de son caractère subjectif puisqu’une idée ne se trouve, et ne vit, qu’au sein de l’individu ; mais elle est objective pour autant que l’idée est partagée par le consentement collectif d’un groupe d’une certaine importance. »
C. G. Jung, Psychologie et religion, Paris, La Fontaine de Pierre, 2019.

demagogie"Chaque démagogue tire profit des faiblesses humaines en détournant à grands cris l'attention sur les nombreuses imperfections extérieures. Cependant, en première comme en dernière analyse, ce qui cloche, ce qui est imparfait, — déterminant de façon absolue toutes les autres imperfections,— c'est l'homme."
C. G. Jung, Aspects du drame contemporain, pp. 167-168

catastrophe"On a oublié l'essentiel, à savoir que le psychique n'est identique à la conscience et à ses tours de prestidigitateur que dans une faible part. En majeure partie il constitue un fait, une donnée inconsciente, dure et pesante comme le granit qui gît là, immobile et impénétrable ; il peut s'abattre sur nous à tout instant, en fonction de l'arbitraire de lois inconnues. Les catastrophes gigantesques qui nous menacent ne sont pas des déchaînements élémentaires physiques ou biologiques : elles sont la résultante d'événements psychiques. Nous sommes menacés à un degré alarmant par des guerres et des révolutions qui ne sont rien d'autre que des épidémies psychiques.

loups

"L'homme est un loup pour l'homme, est une vérité triste, mais éternellement vraie. L'homme a réellement assez de motifs de redouter les forces impersonnelles qui habitent son inconscient. Nous nous trouvons dans une bienheureuse inconscience à l'égard de ces forces, parce qu'elles n'apparaissent jamais ou presque jamais dans notre activité personnelle au cours des circonstances habituelles de la vie. Mais quand, par ailleurs, les hommes s'agglomèrent et constituent une plèbe, les dynamismes — bêtes ou démons — de l'homme collectif sont alors déchaînés, dynamismes qui séjournent endormis en chacun jusqu'au jour où l'individu devient particule d'une masse.

lecri trouble"Pour des motifs d'ordre pratique, la psychothérapie médicale se doit d'envisager l'âme dans son ensemble . Aussi lui faut-il tenir compte de tous les facteurs qui influencent la vie psychique de façon déterminante et engager le débat avec chacun d'eux. il s'agit, d'une part, de facteurs biologiques et, d'autre part, de facteurs sociaux, intellectuels et spirituels. Des temps aussi foncièrement troublés que notre époque — avec ses passions politiques déchaînées, ses chambardements d'Etats et de frontières qui frisent au chaos, sa conception des choses ébranlée jusque dans ses fondements — influencent si puissamment les décours psychiques de l'individu que le médecin se voit contraint d'accorder une attention accrue aux interférences suscitées dans l'âme de ses patients par les contingences de l'actualité.

archetypeLes forces agissantes d'un mouvement psychologique de masses sont de nature archétypique. Or, tout archétype procède de ce qu'il y a de plus haut et de plus bas, contient du bon et du mauvais. Par suite, il est susceptible d'exercer les effets les plus contradictoires et c'est pourquoi il est impossible de déterminer de prime abord s'il aura des conséquences positives ou négatives.