numineuxLe terme de Numineux utilisé par Jung a été introduit par Rudolf Otto : « Nous entendons ordinairement par le mot « sacré »un prédicat d'ordre éthique, synonyme d'absolument moral et de parfaitement bon.[…] Sans doute, le sacré inclut tout cela, mais il contient manifestement un surplus dont nous avons encore le sentiment et qu'il s'agit de considérer isolément. Il sera utile de trouver un nom spécial pour l'élément particulier que nous examinons. Il apparaît comme un principe vivant dans toutes les religions. […]Je forme pour donner un nom à cet élément pris isolément le mot : le numineux. »


Il a procédé dans son ouvrage « Le sacré », à une analyse approfondie des différents caractères du Numineux, qu’il est utile de reprendre un par un pour en apprécier la consistance dans les expériences de « mystique sauvage » que l’on peut observer en dehors de toute pratique religieuse.

Le premier caractère est le sentiment de l'état de créature, le sentiment de la créature qui s'abîme dans son propre néant et disparaît devant ce qui est au-dessus de toute créature.
Le terme d’état de créature présuppose une théologie dans laquelle l’être humain est créé et Otto s’écarte ainsi de la description purement phénoménologique de l’éprouvé du Numineux. Pour décrire cet aspect, Schleiermacher parle de sentiment de dépendance, Otto de conscience de notre insuffisance, de notre impuissance, de notre limitation, sentiments d'effacement, de diminution, d'anéantissement de soi-même.
« Nous sommes dans le Tout, et celui-ci, fini ou pas, nous excède de toutes parts : ses limites, s'il en a, sont pour nous définitivement hors d'atteinte. Il nous enveloppe. Il nous contient. Il nous dépasse. Une transcendance ? Non pas, puisque nous sommes dedans. Mais une immanence inépuisable, indéfinie, aux limites à la fois incertaines et inaccessibles. »
Il me semble que l’éprouvé peut être décrit comme le sentiment de finitude en face de l’infini, d’une façon qui rende compte de cet élément sans le relier à une théologie particulière, le sentiment d’inclusion dans un plus vaste (Willequet parle des limites dépassées du corps comme espace, de la psyché comme temporalité). Jung parlant du Soi et du fondement des Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola : « homo creatus est » écrit : « Ce n'est pas moi qui me crée moi-même : j'adviens plutôt à moi-même . »


Le tremendum, l'effroi mystique est le deuxième caractère que relève Otto: « Le sentiment du numineux, à ses degrés supérieurs, est très différent de la simple terreur démoniaque. Le frisson d'horreur reparaît sous la forme infiniment plus noble du saisissement qui rend l'âme muette et la fait trembler jusque dans ses dernières profondeurs. Le saisissement ne nous déconcerte plus, mais il conserve sa puissance indicible, par laquelle il s'empare de nous. Il reste effroi mystique et provoque dans la conscience, comme réaction, le «sentiment de l'état de créature ».
Dans le conte « histoire d’un qui s’en alla pour apprendre le tremblement » des frères Grimm que Pierre Willequet utilise en tant que koan dans son ouvrage on peut lire : «Les noces furent célébrées. Mais le jeune roi continuait à dire: “Si seulement j’avais peur, si seulement je pouvais frissonner!” La reine finit par en être contrariée. Sa camériste dit: “Je vais l’aider à frissonner! Je vais l’aider à frissonner!” Elle se rendit sur les bords du ruisseau qui coulait dans le jardin et se fit donner un plein seau de goujons. Durant la nuit, alors que son époux dormait, la princesse retira les couvertures et versa sur lui l’eau et les goujons, si bien que les petits poissons frétillaient tout autour de lui. Il s’éveilla et cria: “Ah! comme je frissonne, chère femme! Ah! Oui, maintenant je sais ce que c’est que de frissonner.” » La dimension corporelle de ce frisson est soulignée, ce héros de conte n’a pas eu peur pendant les épreuves héroïques qu’il a dû traverser. Le frisson, réaction du corps, se produit quand les défenses du Moi sont tombées et que l’expérience surprenante peut alors se produire. C’est le lâcher-prise qui permet l’accès au Numineux. Ce tremendum-là n’a cependant pas nécessairement la qualité de terreur sacrée que Rudolf Otto décrit comme qualité du Numineux, et que l’on retrouve en fait dans assez peu de descriptions d’expériences mystiques spontanées.
On le trouve par contre dans les rêves et dans certaines expériences qui ne sont pas qualifiées de « mystiques » parce qu’elles n’ont rien d’« extatique » ou qu’elles sont induites par des substances. La recherche de l’extase dans la souffrance et le tremendum, qui était pratiquée par maints ascètes et grands mystiques ne fait pas partie des expériences spontanées dont nous parlons. Il faut cependant souligner que l’expérience du Tremendum est très souvent prédominant dans la rencontre avec le Numineux que peuvent faire les psychotiques dans les délires à caractère religieux. Le cas du Président Schreber a été largement publié et commenté, par Freud comme par Jung, et Jung a repris de multiples cas de délires à caractère divin dans ses écrits, dès ses débuts de jeune psychiatre. Hulin relève que le phénomène de la mystique sauvage fait l’objet de deux approches irréconciliables, l’approche « par le haut », dont la caractéristique est d'explorer de l'intérieur le discours des mystique et l’approche par l'extérieur et par le bas, approche dans laquelle le discours du mystique n'est plus pris pour argent comptant, mais décrypté selon des codes qui lui sont foncièrement étrangers, ceux de la pathologie mentale.
Le Tremendum est lié au lâcher-prise du Moi, et l’absence d’un Moi suffisamment fort peut amener à des pathologies mentales. Nous reviendrons sur ce danger du Numineux en parlant des obstacles à sa reconnaissance et du rôle des religions dans la protection face au Numineux.


L'absolue supériorité de puissance (majestas)
« Le contraste de la majestas et de la conscience de n'être qu'une créature conduit plutôt d'une part à l’« annihilation » du moi, et d'autre part à l'affirmation de l'absolue et unique réalité du transcendant ; c'est là le propre de certaines formes du mysticisme . »
Dans les formes que nous étudions cette « majestas » me semble traduite par le sentiment d’être en présence de l’infini, face auquel le moi lâche prise.
L'élément d'énergie est attesté dans ce que Willequet décrit comme la soudaineté de l’expérience et son aspect de visitation, ainsi que l’impression d’intensité et d’évidence que l’on retrouve dans les témoignages. La disproportion entre son intensité et l’apparente banalité du signal qui la déclenche, ainsi que le mystérieux épanchement de félicité qui la couronne sont relevés par Hulin.

L'élément du mystère et du fascinant est attesté dans toutes les expériences, c’est à la fois un mystère et une évidence, une expérience de ravissement, de béatitude. L’insistance sur l’indicibilité de l’expérience est un témoin de cet élément de mystère.


L'Énorme est l'absolument inattendu, l'étrangement différent qui est ressenti dans ces expériences d’extase, mais aussi dans les expériences de Numineux négatif des psychotiques ou les confrontations aux éléments vus comme diaboliques, dans les rêves en particulier.


Je laisse encore une fois la parole à Comte-Sponville :
« Disons, pour résumer, que j'ai senti et expérimenté, moi aussi (rarement, mais assez fort pour que ce soit inoubliable), des moments de mystère, d'évidence, de plénitude, de simplicité, d'unité, de silence, d'éternité, de sérénité, d'acceptation, d'indépendance... Du moins c'est ainsi que je les distingue et que je les nomme, puisqu'il le faut bien, rétrospectivement. Mais alors, ce n'était pas des mots, j'y insiste : c'était une expérience, et elle était indivisible (la plénitude, la simplicité, le silence, l'éternité, etc. : tout cela ne faisait qu'un), c'était une sensation, ou plusieurs (mais inséparables), c'était une conscience, mais sans mots et sans sujet, c'était le réel même que je vivais, dont je faisais partie; c'était ma vie enfin rendue à elle-même et à tout. Je n'ai jamais rien vécu de meilleur, je l'ai déjà dit, ni de plus simple, ni de plus fort, ni de plus bouleversant. Cela faisait comme une joie qui n'aurait jamais commencé (c'est ce que Spinoza appelle la béatitude, laquelle, étant éternelle, ne peut être dite commencer que « fictivement »), comme une paix qui n’aurait pas de fin. »

Par ailleurs, la plupart de ces mystiques « sauvages » insistent sur le fait que cette expérience ne peut pas être renouvelée à volonté. Parmi les facteurs ayant favorisé cette expérience, les chercheurs repèrent « la solitude prolongée, la privation sensorielle, l'extrême fatigue physique et nerveuse, la convalescence au sortir d'une longue maladie, etc. » Nous verrons que nombre de ceux qui ont fait une expérience intense de rencontre avec le Numineux souhaite le renouvellement de l’expérience et que cette recherche les amène parfois à une pratique spirituelle.


Les obstacles à la reconnaissance du numineux
Nous avons déjà mentionné la peur qui prévaut souvent par rapport au « mystique » vu comme un phénomène inexplicable, irrationnel, voire pathologique, et qui reste donc souvent caché, dévalorisé et ne suscite pas nécessairement de démarche de recherche spirituelle chez ceux qui ont vécu de telles expériences. La proximité du vécu avec certaines descriptions d’états psychotiques, ainsi que l’évaluation qui peut en être faite dans une certaine tradition psychanalytique tendent pour le moins à dévaloriser ces expériences, voire à les pathologiser. Freud lui-même parle de la religion comme d’une illusion, promettant à l’homme exactement ce qu’il pourrait se souhaiter, un Dieu créateur du monde et une Providence pleine de bonté, un ordre moral de l'univers et une vie après la mort. Quant au sentiment « océanique », ce serait l’expression d’un « narcissisme illimité, à rapporter à une phase primitive du sentiment du moi, antérieure à la scission entre le moi et le monde extérieur. »
En Occident, les religions Chrétiennes ont enseigné à ne reconnaître le sacré que dans les formes prescrites par le dogme et à se méfier de toutes les formes spontanées. Le rôle des rites est de facilité l’accès au sentiment religieux et aussi de protéger contre l’irruption du Terrible.
En regard de cette méfiance des églises par rapport aux phénomènes mystiques « sauvages », la société moderne s’est « désenchantée », avec une désaffection croissante de la pratique et de la croyance religieuse, du moins en Occident. Les formes d’accès au sentiment religieux telles qu’elles sont codifiées par les institutions religieuses sont de plus en plus rejetées ou bien souvent vues comme des « dévotions » sans lien avec une possibilité d’accès à un sentiment religieux intense, « numineux ». Comme Jung l’a souligné, les symboles religieux sont de moins en moins vivants même pour les pratiquants.
L’esprit des Lumières a favorisé le rationalisme et celui-ci voit le mysticisme comme incompatible avec la raison et les bases de la société moderne marquée par le progrès scientifique. « Avec la montée des Lumières, la métaphysique tout entière fut ébranlée, et la fissure apparue entre foi et savoir ne put jamais plus être réparée. »


Bibliographie
Comte-Sponville, André (2006). L’ESPRIT DE L’ATHÉISME, Introduction à une spiritualité sans Dieu. Paris : Albin Michel, Livre de Poche.
Corbett, Lionel (2007). PSYCHE AND THE SACRED. New Orleans: Spring Journal Books.
Hillman, James (1983/2005).LA FICTION QUI SOIGNE. : Paris, Payot.
Hulin, Michel (1993/2008) LA MYSTIQUE SAUVAGE. Paris : Presses Universitaires de France, édition Quadrige.
Jung, Carl Gustav (1937/1958). Psychologie et Religion. Paris : Buchet Chastel.
Jung, Carl Gustav (1948/1991), ESSAIS SUR LA SYMBOLIQUE DE L'ESPRIT, Paris : Albin Michel
Jung, Carl Gustav (1942/1971) LES RACINES DE LA CONSCIENCE, Paris : Buchet Chastel: Le symbole de la transsubstantiation dans la messe.
Jung, Carl Gustav (1933/1989), LA VIE SYMBOLIQUE, Paris : Albin Michel : Frère Nicolas.
Jung, Carl (1932/1971), LA GUÉRISON PSYCHOLOGIQUE, Genève : Librairie de l'Université-Georg : Des rapports de la psychothérapie et de la direction de conscience.
Jung, Carl Gustav (1928/1990), L'ÂME ET LE SOI, Paris : Albin Michel : Psychanalyse et cure d'âme.
Jung, Carl Gustav (1956/1971), Réponse à Job. Paris : Buchet Chastel.
Jung, Carl Gustav (1999), Le divin dans l’homme, Lettres sur les religions, choisies et présentée par Michel Cazenave, Paris : AlbinMichel.
Jung, Carl Gustav, Jaffé Aniela (1967), MA VIE, Souvenirs, rêves et pensées. Paris : Gallimard, collection Témoins.
Otto, Rudolf (1949/2001) LE SACRE, Paris, Petite Bibliothèque Payot.
Tacey, David (2004). THE SPIRITUALITY REVOLUTION, The emergence of contemporary spirituality. Hove et New York : Brunner-Routledge.
Willequet, Pierre (2010) L’EGO FACE AU DIVIN, Genève : Editions Slatkine.