« Il est normal pour un homme d’avoir des résistances à l’adresse de son anima, car celle-ci représente […] l’inconscient avec toutes les tendances et les contenus qui avaient été jusqu’alors exclus de la vie consciente. Ils ont été exclus pour nombre de raisons, les unes réelles et qui s’imposaient, et les autres qui semblaient le faire. Certains contenus sont réprimés, d’autres refoulés. En règle générale, les tendances qui représentent l’apport des éléments antisociaux dans la structure psychique de l’homme – ce que j’appelle le criminel statistique en chacun – sont réprimées, c’est-à-dire consciemment et délibérément éliminées. Quant aux tendances qui d’emblée sont refoulées, elles sont habituellement de caractère douteux. Elles ne sont pas précisément antisociales, mais ne sont pas très conventionnelles ni socialement acceptables. Le motif qui conduit à leur répression est également douteux. Certains les répriment par pure lâcheté, d’autres pour des raisons de moralité conventionnelle, et d’autres encore pour des raisons de réputation. Le refoulement est une manière semi-consciente, semi-intentionnelle de laisser aller les choses dans la décision, ou une tentative de masquer par du mépris une impuissance à atteindre quelque chose qui est inaccessible, ou bien un refus de voir, permettant de ne pas prendre conscience de ses propres désirs.

Freud a découvert que le refoulement est un des principaux mécanismes dans la formation d’une névrose. La répression délibérée, elle, équivaut à une décision morale consciente, tandis que le refoulement répond à un penchant plutôt immoral : on cherche à s’abstraire de la nécessité de prendre des décisions désagréables. La répression peut causer des soucis, des conflits et des souffrances, mais elle ne produit jamais une névrose. La névrose est toujours un succédané d’une souffrance légitime.

Si on fait abstraction du « criminel statistique », il reste dans la nature humaine le vaste domaine des qualités inférieures et des tendances primitives qui appartiennent à la structure psychique de l’homme, moins idéal et plus primitif que nous ne voudrions l’admettre. […] Chacun est suivi d’une ombre, et moins celle-ci est incorporée dans la vie consciente de l’individu, plus elle est noire et dense. Si une infériorité est consciente, on a toujours la chance éventuelle de la corriger. […] Mais si elle est refoulée et isolée de la conscience, elle ne sera jamais corrigée et, en outre, elle sera, constituant un danger latent, susceptible de surgir soudainement dans un instant d’inattention. En tout cas, elle forme un obstacle inconscient qui bloque les efforts les mieux inspirés. Nous portons notre passé avec nous, à savoir, l’homme primitif inférieur, avec ses avidités et ses émotions, et c’est seulement par un effort considérable que nous pouvons nous libérer de ce fardeau.

Lorsqu’un être arrive à la névrose, nous avons invariablement affaire à une ombre considérablement intensifiée. Et si l’on veut aboutir à la guérison d’un tel cas, il est indispensable de l’aider à trouver une voie selon laquelle sa personnalité consciente et son ombre pourront vivre ensemble. Cela constitue un très grave problème pour tous ceux qui sont personnellement dans cette situation pénible, ou qui doivent aider des malades à se faire une vie normale. Car d’une part, l’oppression pure et simple de l’ombre ne constitue pas plus un remède que la décapitation ne guérit la migraine ; d’autre part, détruire la morale d’un homme ne serait non plus d’aucun secours, car cela tuerait son meilleur moi, sans lequel l’ombre elle-même n’aurait plus de sens. Dès lors la réconciliation de ces contraires est un des problèmes les plus importants qui soient. […] Si les tendances refoulées de l’ombre n’étaient que mauvaises, il n’y aurait pas de problème du tout. Or, l’ombre est en règle générale seulement quelque chose d’inférieur, de primitif, d’inadapté et de malencontreux, mais non d’absolument mauvais. Elle contient même certaines qualités enfantines ou primitives, qui pourraient dans une certaine mesure raviver et embellir l’existence humaine, seulement on se heurte à des règles établies. »


C. G. Jung, Psychologie et religion, Paris, La Fontaine de Pierre, 2019, chap. 3.