« Le protestant est abandonné à Dieu seul. Il n’y a pour lui ni confession ni absolution, ni possibilité aucune d’un opus divinum, office divin rédempteur. Il doit digérer seul ses péchés, et il n’est pas trop assuré de la grâce divine qui est devenue inaccessible, faute d’un rituel adéquat. C’est grâce à cette insécurité que la conscience protestante est devenue vigilante, mais cette mauvaise conscience a pris la forme désagréable d’une maladie de langueur qui met les gens dans un état de malaise. Par là, le protestant a une chance unique de prendre conscience de l’idée du péché, à un degré difficilement accessible à la mentalité catholique, car la confession et l’absolution sont toujours prêtes à atténuer une trop grande tension. Le protestant, au contraire, est abandonné à sa tension intérieure, qui peut continuer à aiguiser sa conscience. La conscience, et en particulier la mauvaise conscience, peut devenir un don du ciel, une véritable grâce si elle est utilisée comme une autocritique supérieure. L’autocritique, en tant qu’activité d’introspection et de discrimination, est indispensable à toute tentative de comprendre sa propre psychologie. Si on a commis quelque chose qui semble incompréhensible, et si on se demande ce qui a bien pu inciter à une telle action, il faut l’impulsion d’une mauvaise conscience, et de sa faculté correspondante de discrimination, pour pouvoir découvrir le véritable mobile de son comportement. C’est alors seulement qu’on est en mesure de voir quels motifs commandent ces actes. L’aiguillon de la mauvaise conscience incite même à découvrir des choses jusque alors inconscientes ; ainsi on peut franchir le seuil de l’inconscient et aborder ces forces impersonnelles qui font de l’individu particulier l’instrument inconscient du meurtrier invétéré et grégaire qui existe en tout homme. »
C. G. Jung, Psychologie et religion, Paris, La Fontaine de Pierre, 2019.