loups

"L'homme est un loup pour l'homme, est une vérité triste, mais éternellement vraie. L'homme a réellement assez de motifs de redouter les forces impersonnelles qui habitent son inconscient. Nous nous trouvons dans une bienheureuse inconscience à l'égard de ces forces, parce qu'elles n'apparaissent jamais ou presque jamais dans notre activité personnelle au cours des circonstances habituelles de la vie. Mais quand, par ailleurs, les hommes s'agglomèrent et constituent une plèbe, les dynamismes — bêtes ou démons — de l'homme collectif sont alors déchaînés, dynamismes qui séjournent endormis en chacun jusqu'au jour où l'individu devient particule d'une masse.

possession« (…) à peine l’inconscient collectif nous touche-t-il qu’on l’est déjà [« perdu en soi-même »], car on devient inconscient de soi-même. C’est là le danger premier déjà connu instinctivement de l’homme primitif (…) Sa conscience est en effet encore incertaine et chancelante. Elle est encore enfantine, émergeant à peine des eaux premières. Une vague de l’inconscient peut facilement le submerger ; il oublie alors qui il était et fait des choses dans lesquelles il ne se reconnait plus lui-même. Si les primitifs ont une telle peur des effets incontrôlés, c’est que la conscience disparait trop facilement au cours de ceux-ci et laisse le champ libre à la possession. C’est pourquoi tous les efforts de l‘humanité tendent à la consolidation de la conscience. C’est à cela que servaient les rites, les « représentations collectives », les dogmes ; c’étaient les digues et les murailles élevées contre les dangers de l’inconscient, les « perils of the soul ». (…)

« Le protestant est abandonné à Dieu seul. Il n’y a pour lui ni confession ni absolution, ni possibilité aucune d’un opus divinum, office divin rédempteur. Il doit digérer seul ses péchés, et il n’est pas trop assuré de la grâce divine qui est devenue inaccessible, faute d’un rituel adéquat. C’est grâce à cette insécurité que la conscience protestante est devenue vigilante, mais cette mauvaise conscience a pris la forme désagréable d’une maladie de langueur qui met les gens dans un état de malaise. Par là, le protestant a une chance unique de prendre conscience de l’idée du péché, à un degré difficilement accessible à la mentalité catholique, car la confession et l’absolution sont toujours prêtes à atténuer une trop grande tension. Le protestant, au contraire, est abandonné à sa tension intérieure, qui peut continuer à aiguiser sa conscience.

chaos« De même que les mouvements chaotiques qui s’entrecroisent réciproquement au sein d’une masse aspirent à une volonté dictatoriale qui leur assignera une direction commune, de même l’état dissocié a besoin d’un principe ordinateur et directeur. La conscience du moi voudrait bien statuer que c’est sa propre volonté qui jouera ce rôle, allant en cela jusqu’à perdre de vue l’existence de puissants facteurs qui déjoueront et contrecarreront de la façon la plus sure, cette intention. Or si le but de la synthèse doit être actualisé et atteint, la nature de ces facteurs doit d’abord être reconnue et acceptée. Le moi conscient doit en faire l’expérience à défaut de quoi doit jaillir un symbole numineux qui les exprime et qui soit susceptible de les acheminer vers la synthèse »
C.G. Jung, 1957, Présent et Avenir - De quoi l’avenir sera-t-il fait, Denoël Gonthier, 1962, p. 90

detresseinfantileDes imaginations et fantasmes infantiles refoulés ou n’ayant jamais accédé à la conscience s’activent dans « une situation de détresse du conscient », nous dit Jung. Il ajoute que ces imaginations ne sont perturbantes, voire pathologiques, que lorsqu’elles surgissent dans des conditions qui débordent les capacités conscientes de la personne et qui troublent l’équilibre psychique. C’est ainsi que le social peut être tout aussi traumatique qu’une enfance gravement perturbée et maltraitée par l’atmosphère consciente et inconsciente de l’environnement familial. Et bien souvent le trauma social résonne avec celui de l’enfance.

demagogie"Chaque démagogue tire profit des faiblesses humaines en détournant à grands cris l'attention sur les nombreuses imperfections extérieures. Cependant, en première comme en dernière analyse, ce qui cloche, ce qui est imparfait, — déterminant de façon absolue toutes les autres imperfections,— c'est l'homme."
C. G. Jung, Aspects du drame contemporain, pp. 167-168

« Le point de vue de la branche de la psychologie que je représente […] est exclusivement phénoménologique, ce qui signifie qu’il s’occupe d’événements qui se sont produits, d’observations, d’expériences, en un mot de données. Sa vérité se situe sur le plan des faits et non du jugement. Etudiant, par exemple, le thème de la naissance virginale, la psychologie se borne à constater qu’une telle idée existe, sans se préoccuper de savoir si cette idée est, en un sens quelconque, vraie ou fausse. Psychologiquement, une telle idée est vraie du moment qu’elle existe. Dire d’une idée qu’elle existe psychologiquement entraîne la constatation de son caractère subjectif puisqu’une idée ne se trouve, et ne vit, qu’au sein de l’individu ; mais elle est objective pour autant que l’idée est partagée par le consentement collectif d’un groupe d’une certaine importance. »
C. G. Jung, Psychologie et religion, Paris, La Fontaine de Pierre, 2019.

catastrophe"On a oublié l'essentiel, à savoir que le psychique n'est identique à la conscience et à ses tours de prestidigitateur que dans une faible part. En majeure partie il constitue un fait, une donnée inconsciente, dure et pesante comme le granit qui gît là, immobile et impénétrable ; il peut s'abattre sur nous à tout instant, en fonction de l'arbitraire de lois inconnues. Les catastrophes gigantesques qui nous menacent ne sont pas des déchaînements élémentaires physiques ou biologiques : elles sont la résultante d'événements psychiques. Nous sommes menacés à un degré alarmant par des guerres et des révolutions qui ne sont rien d'autre que des épidémies psychiques.