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« Homo homini lupus », « l’homme est un loup pour l’homme », est un truisme amer, mais éternellement valable. L’homme a effectivement toutes les raisons de redouter ces forces impersonnelles qui siègent dans l’inconscient. Nous nous trouvons dans une inconscience béate en ce qui concerne ces forces parce qu’elles ne se manifestent jamais, ou presque, dans nos actes personnels, tant que nous sommes dans des circonstances normales. Mais par contre, si des hommes s’agglomèrent et forment une foule, alors le dynamisme de l’homme collectif se déchaîne, fauves ou démons qui dorment au fond de chaque individu jusqu’à ce qu’il devienne comme une molécule de la masse. Au sein de la masse, l’homme s’abaisse inconsciemment à un niveau moral et intellectuel inférieur, à ce niveau qui est toujours présent sous le seuil de la conscience, prêt à se déchaîner dès qu’il est excité et soutenu par la formation d’une foule. Il me semble que c’est un malentendu fatal que de considérer la psyché humaine comme une simple affaire personnelle et de l’interpréter exclusivement d’un point de vue individuel. Une telle explication est uniquement applicable à l’individu dans ses occupations et ses relations journalières habituelles. Si cependant il se produit une légère perturbation, mettons sous la forme d’un événement imprévu et quelque peu extraordinaire, immédiatement surgissent des forces instinctives, forces qui semblent complètement inattendues, nouvelles et même fort étranges. Elles ne peuvent plus être expliquées par des thèmes personnels car elles évoquent bien davantage ce qui se déroule chez les primitifs, comme une panique lors d’une éclipse de soleil ou lors de phénomènes analogues. Ainsi, la tentative d’expliquer l’explosion meurtrière des idées révolutionnaires par un complexe paternel personnel me semble singulièrement insuffisante. La modification du caractère qui résulte de l’irruption des forces collectives est étonnante. Un être doux et raisonnable peut devenir un forcené ou une bête sauvage. On est toujours enclin à attribuer la faute à des circonstances extérieures, mais rien ne pourrait exploser en nous si cela ne s’y était trouvé. Effectivement, nous vivons sans cesse sur un volcan et, pour autant que nous sachions, il n’existe aucun moyen préventif humain contre une éruption possible, qui détruirait tout ce qui se trouve à sa portée. C’est certainement une excellente chose que de prêcher la raison et le bon sens humain, mais que faire si vous avez comme auditoire une maison d’aliénés ou une foule en proie à une passion collective ? Il n’y a guère de différence entre les deux, car le fou comme la masse sont menés par des forces bouleversantes, impersonnelles. »
C. G. Jung, Psychologie et religion, Paris, La Fontaine de Pierre, 2019.